Vous avez fait preuve de discipline et épargné minutieusement en garnissant votre régime enregistré d’épargne-retraite (REER) pendant des décennies. Et maintenant le gouvernement en réclame une grosse partie, parfois à un taux d’imposition plus élevé que celui que vous avez payé quand vous travailliez. Une pilule difficile à avaler et un constat frustrant pour plusieurs personnes retraitées au pays qui découvrent que les retraits obligatoires, combinés au Régime de pensions du Canada (RPC) et à la Sécurité de vieillesse (SV), peuvent les catapulter vers des tranches d’imposition qu’elles n’avaient jamais envisagées.
La stratégie de décaissement anticipé du REER est un moyen de contourner ce problème en effectuant des retraits de vos comptes enregistrés plus tôt que requis, pendant que votre revenu est encore faible. Ce guide explique comment la stratégie fonctionne, à qui elle convient le mieux et comment la mettre en œuvre sans ouvrir la porte à des conséquences fiscales dont on aurait pu se passer.
Qu’est-ce qu’une stratégie de décaissement anticipé du REER?
Le décaissement anticipé du REER est une approche de planification fiscale qui consiste à retirer volontairement de l’argent de votre REER avant 71 ans, généralement en début de retraite, entre 60 et 70 ans. En gros, l’idée c’est de sortir des fonds pendant que le revenu est bas, pour payer l’impôt à un plus bas taux et éviter une facture fiscale beaucoup plus salée plus tard.
On entend votre incertitude jusqu’ici : pourquoi je voudrais payer de l’impôt plus tôt que nécessaire? À cause de ce qui se produira si vous ne le faites pas.
À 71 ans, votre REER se transforme en fonds enregistré de revenu de retraite (FERR). Dès lors, vous devez retirer un pourcentage minimal chaque année, et ce pourcentage augmente avec l’âge. À 75 ans, les retraits obligatoires du FERR, jumelés aux prestations du RPC et de la SV, peuvent faire grimper vos revenus bien au-delà de ce que vous gagniez en emploi. Et qui dit revenu plus élevé dit tranche d’imposition supérieure.
L’approche du décaissement anticipé répartit votre fardeau fiscal sur un plus grand nombre d’années, à des taux plus bas, plutôt que de le concentrer dans la soixantaine-dizaine et la quatre-vingtaine, à des taux plus élevés.
Comment ça fonctionne en pratique
Imaginons que vous prenez votre retraite à 60 ans avec 500 000 $ dans votre REER et aucun régime de retraite d’employeur. Pendant les 10 prochaines années, avant le début du RPC et de la SV, votre revenu imposable demeure relativement faible. Les planificatrices et planificateurs surnomment parfois cette période la « décennie dorée », parce qu’elle crée une marge de manœuvre pour des retraits fiscalement avantageux.
Durant cette fenêtre, vous pourriez retirer entre 30 000 $ et 40 000 $ par année de votre REER. À ce niveau de revenu, dans la plupart des provinces, votre taux marginal d’imposition se situe autour de 20 % à 25 %. Comparez ce pourcentage à celui de vos 75 ans, lorsque les retraits obligatoires du FERR, combinés au RPC complet et à la SV, pourraient vous catapulter dans une tranche de 40 % ou plus.
L’argent retiré ne disparaît pas. Vous pouvez le transférer dans un compte d’épargne libre d’impôt (CELI) ou dans un compte de placement non enregistré, où il continue de fructifier. Vous l’avez simplement déplacé d’un compte à imposition différée vers un compte fiscalement plus avantageux.
Pourquoi envisager un décaissement anticipé du REER?
Éviter les tranches d’imposition plus élevées en fin de retraite
Les pourcentages de retrait minimum du FERR commencent à 5,28 % à 71 ans et augmentent chaque année, atteignant 20 % à 95 ans. Sur un FERR de 600 000 $, ce minimum de 20 % représente 120 000 $ en retraits obligatoires par année, avant même d’ajouter le RPC et la SV.
Pour beaucoup de gens au pays, ça crée une situation paradoxale : un revenu de retraite supérieur à leur revenu d’emploi, avec la facture fiscale qui va avec. Retirer plus tôt, pendant les années à faible revenu, peut permettre d’éviter cette hausse d’imposition, disons, désagréable.
Éviter la récupération de la SV
Les prestations de la SV commencent à être récupérées dès que votre revenu net dépasse environ 95 323 $ (le seuil de 2026). Pour chaque dollar au-dessus de ce seuil, vous perdez 15 sous de SV. Cela équivaut à un impôt supplémentaire de 15 % qui s’ajoute à votre taux d’imposition marginal. C’est beaucoup!
Un solde élevé dans votre FERR rend la récupération de la SV presque inévitable. Réduire votre épargne enregistrée par des retraits anticipés peut aider à maintenir votre revenu de retraite sous le seuil et ainsi préserver des prestations valant 8 000 $ ou plus par année.
Permettre de reporter le RPC et la SV pour des paiements plus élevés
Reporter le RPC de 65 à 70 ans augmente vos paiements mensuels de 42 %. Reporter la SV de 65 à 70 ans bonifie les paiements de 36 %. Ces deux augmentations sont permanentes et indexées à l’inflation.
C’est super, mais il faut quand même avoir un revenu pour vivre pendant que vous attendez. Les retraits du REER peuvent combler cet écart en fournissant des liquidités au début de la soixantaine, pendant que vos prestations gouvernementales continuent d’augmenter en arrière-plan.
À qui profite un décaissement anticipé du REER?
L’approche du décaissement anticipé tend à bien fonctionner pour les personnes qui présentent certaines caractéristiques :
Solde de REER important : généralement 300 000 $ ou plus, où les retraits obligatoires futurs créeraient une exposition fiscale considérable
Projet de retraite anticipée : quitter le marché du travail avant 65 ans crée plus d’années à faible revenu sur lesquelles répartir les retraits
Espérance de vie plus longue : plus vous vivez longtemps, plus le report du RPC et de la SV devient avantageux
Autres revenus à venir plus tard : rentes, revenus locatifs ou héritages qui alourdiront votre fardeau fiscal dans la soixante-dizaine
Les propriétaires d’entreprise trouvent souvent cette approche particulièrement utile, car elle permet de contrôler le moment où les revenus sont versés avec plus de souplesse que dans le cas d’un emploi salarié.
Situation où cette stratégie n’est souvent pas la bonne
Le décaissement anticipé ne convient pas à tout le monde. Il pourrait ne pas être pertinent si votre solde de REER est modeste, disons moins de 100 000 $, puisque l’impact fiscal des retraits obligatoires reste généralement assez facile à gérer. De même, si vous êtes déjà dans une tranche d’imposition élevée en début de retraite, il n’y a pas d’occasion à faible taux à saisir.
L’état de santé compte aussi. Le report du RPC à 70 ans atteint généralement son seuil de rentabilité vers 82 ans, donc une personne avec une espérance de vie plus courte pourrait préférer commencer à toucher ses prestations plus tôt. Et parfois, la nécessité financière l’emporte tout simplement sur l’optimisation fiscale.
Comment mettre en œuvre un décaissement anticipé du REER
Calculer votre montant de retrait optimal
L’objectif consiste à « remplir » les tranches d’imposition inférieures sans déborder dans les supérieures. Au Québec, par exemple, les premiers 58 523 $ de revenu sont imposés à des taux combinés fédéral-provincial de 30,69 %. Retirer suffisamment pour atteindre ce seuil, sans le dépasser, maximise l’efficience fiscale.
À noter que le calcul exact dépend de votre province, de vos autres sources de revenus et de votre situation personnelle. Un logiciel d’impôt peut vous aider à modéliser différents scénarios, et une planificatrice ou un planificateur à honoraires peut produire des projections adaptées à votre situation.
Choisir stratégiquement le moment de vos retraits
La période idéale se situe généralement entre la retraite et 70 ans, après l’arrêt du revenu d’emploi, mais avant le début du RPC, de la SV et des retraits obligatoires du FERR. Étaler les retraits sur plusieurs années, plutôt que de prendre de gros montants forfaitaires, aide à éviter des sauts inutiles dans les tranches d’imposition.
Les conditions de marché peuvent aussi entrer en ligne de compte. Effectuer des retraits durant les années où vos placements ont pris de la valeur évite d’avoir à vendre à perte.
Coordonner avec le moment du RPC et de la SV
Une approche courante ressemble à ceci :
Âge | Source de revenu |
|---|---|
| 60-70 | Retraits du REER (30 000 $ à 40 000 $ par année) |
| 70+ | RPC bonifié (42 % de plus qu’à 65 ans) |
| 70+ | SV bonifiée (36 % de plus qu’à 65 ans) |
| 71+ | Retraits minimums du FERR réduits (solde plus petit) |
Le décaissement offre un revenu de transition pendant que vos prestations gouvernementales continuent d’augmenter.
Réinvestir les fonds retirés de façon fiscalement avantageuse
L’argent retiré d’un REER n’a pas à être dépensé immédiatement. Si vous avez des droits de cotisation au CELI, déposer le produit après impôt vous permet de convertir une épargne-retraite imposable en croissance libre d’impôt. Pour les montants qui dépassent votre plafond de cotisation au CELI, un compte non enregistré peut détenir des placements générant des dividendes canadiens ou des gains en capital, qui bénéficient tous deux d’un traitement fiscal préférentiel.
Conséquences fiscales à prendre en considération
Retenue d’impôt sur les retraits du REER
Votre institution financière effectue une retenue d’impôt sur les retraits du REER selon des taux établis :
Jusqu’à 5 000 $ : 10 % de retenue
De 5 001 $ à 15 000 $ : 20 % de retenue
Plus de 15 000 $ : 30 % de retenue
Les personnes résidant au Québec sont soumises à des taux légèrement plus élevés. Toutefois, la retenue d’impôt est un acompte, pas votre facture fiscale finale. L’impôt réellement dû dépend de votre revenu annuel total. Si vous vous trouvez dans une tranche d’imposition inférieure au taux de retenue, vous recevrez un remboursement au moment de produire votre déclaration.
Variations de taux d’imposition selon la province
Les taux marginaux combinés fédéral-provincial varient considérablement à travers le Canada. Les personnes résidant en Alberta sont assujetties à des taux plus bas que celles de la Nouvelle-Écosse ou du Québec, ce qui influence l’avantage qu’offre une approche de décaissement. Faire les calculs pour votre province précise est essentiel avant de prendre une décision.
Erreurs courantes à éviter avec un décaissement anticipé du REER
Quelques pièges reviennent régulièrement avec les décaissements du REER :
Retirer de façon trop agressive : sortir plus que nécessaire vous pousse dans des tranches plus élevées, ce qui va à l’encontre du but visé
Ignorer la règle d’attribution au conjoint ou à la conjointe : les retraits d’un REER de conjoint dans les 3 ans suivant la cotisation sont imposés au nom de la personne qui a cotisé, pas au nom de la personne titulaire du compte
Oublier les revenus de retraite à venir : une rente d’employeur qui commence à 65 ans change considérablement le calcul
Négliger les conseils professionnels : l’interaction entre les retraits du REER, le moment choisi pour les prestations du RPC, la récupération de la SV et les impôts provinciaux est suffisamment complexe pour qu’une consultation avec un·e spécialiste soit un investissement rentable.
Un exemple rapide de décaissement anticipé du REER
Prenons l’exemple de Maria, qui prend sa retraite à 60 ans avec 500 000 $ dans son REER et aucune rente d’employeur. Elle retire 35 000 $ par année pendant 10 ans, payant environ 7 000 $ d’impôt par année à un taux marginal de 20 %.
Elle commence à toucher le RPC et la SV bonifiés à 70 ans. Ses retraits obligatoires du FERR à 71 ans sont calculés sur un solde beaucoup plus petit, ce qui maintient son revenu total et son taux d’imposition à un niveau gérable.
Sans le décaissement, ses 500 000 $ auraient théoriquement pu croître jusqu’à environ 700 000 $ à 71 ans. Les retraits obligatoires, jumelés au RPC et à la SV, pourraient facilement la catapulter dans une tranche de 40 % et plus, en plus de la récupération de la SV. La différence d’impôts payés au cours de sa vie pourrait être considérable, selon sa longévité.


