Pour savoir si le prix d’une action reflète réellement sa valeur, il faut tenir compte de toutes sortes de facteurs, qu’on peut évaluer selon différents modèles de valorisation, dont la méthode de l’actualisation des flux.
Le concept peut sembler complexe, mais il s’agit essentiellement de déterminer combien l’entreprise gagnera dans le futur, et combien cet argent futur vaut aujourd’hui.
La méthode de l’actualisation des flux aide à évaluer la valeur intrinsèque d’une entreprise avant d’investir, c’est-à-dire ce qu’elle vaut en fonction de sa capacité à générer des revenus à long terme, et non en fonction d’un prix de marché influencé par l’offre, la demande, l’enthousiasme ou la peur du moment.
Si vous gérez vous-même vos investissements, il est fort utile de savoir appliquer la méthode de l’actualisation des flux pour évaluer les actions que vous envisagez d’acheter.
L’actualisation des flux : à quoi ça sert?
La méthode de l’actualisation des flux aide à comparer la valeur d’une entreprise et son prix sur le marché. C’est une distinction importante qui permet de voir au-delà des nouvelles dans les médias, de l’enthousiasme ou de la peur du marché, et de vous concentrer sur le futur de l’entreprise.
Plutôt que de se baser sur les revenus récents ou les tendances du marché, l’actualisation des flux repose sur les données d’une entreprise pour estimer la valeur actuelle de ses flux de trésorerie futurs. Deux concepts sont essentiels pour bien comprendre la méthode : la valeur temporelle de l’argent et la valeur actualisée.
La valeur temporelle de l’argent repose sur l’idée qu’un dollar aujourd’hui vaut plus qu’un dollar demain, puisqu’il peut générer un rendement. Autrement dit, l’argent disponible maintenant peut être investi pour produire des gains ou pour limiter l’effet de l’inflation sur son pouvoir d’achat. La méthode de l’actualisation des flux applique ce principe en actualisant les flux de trésorerie futurs afin de tenir compte du fait qu’un dollar futur vaut moins qu’un dollar aujourd’hui.
La valeur actualisée permet de déterminer ce qu’une somme future vaut aujourd’hui. C’est l’élément central de la méthode de l’actualisation des flux : on additionne les valeurs actualisées de plusieurs flux de trésorerie futurs pour estimer la valeur d’un placement aujourd’hui.
L’analyse par actualisation des flux ne convient pas à toutes les entreprises que vous pourriez envisager comme placement. Si une entreprise est assez jeune et n’a pas encore d’historique solide, on se retrouve plus à jouer aux devinettes qu’à faire une véritable analyse. C’est aussi le cas des entreprises dont les revenus fluctuent fortement d’une année à l’autre.
Les entreprises bien établies et stables sont de bien meilleures candidates pour une telle évaluation. Leurs flux de trésorerie sont généralement plus réguliers, ce qui permet d’estimer leurs flux futurs avec plus d’exactitude.
Comment appliquer l’actualisation des flux
L’actualisation des flux est un modèle de valorisation assez détaillé. Pour l’utiliser, il vous faut un ensemble précis de données d’entrée, la formule et une bonne compréhension de la façon d’interpréter les résultats.
Les données à réunir
Une fois que vous savez quelle entreprise vous souhaitez évaluer, vous devrez rassembler les éléments suivants :
Flux de trésorerie disponibles (FTD). C’est l’argent que l’entreprise génère une fois qu’elle a payé tout ce qu’il lui faut pour fonctionner et croître. On part du flux de trésorerie lié aux activités d’exploitation (l’argent généré par les activités courantes) et on soustrait les dépenses d’investissement. Ensuite, on ajuste selon les variations du fonds de roulement : s’il augmente, on retranche ce montant du flux de trésorerie, et s’il diminue, on ajoute le montant correspondant. Le FTD se calcule à partir des éléments ci-dessous.
Prévisions de revenus, de marges bénéficiaires et d’impôts. Pour estimer les flux de trésorerie futurs, il faut formuler des hypothèses éclairées sur la croissance des revenus de l’entreprise, ses marges bénéficiaires et les impôts qu’elle devra payer. Il ne s’agit pas de simples suppositions : ce sont des estimations fondées sur les données de l’entreprise, les tendances historiques et l’analyse sectorielle.
Dépenses en capital. Ce sont les investissements que l’entreprise réalise pour soutenir sa croissance : bâtiments, équipements, technologies, etc. Comme il s’agit de sorties de fonds, il est essentiel d’en tenir compte dans le calcul du FTD.
Fonds de roulement. C’est l’argent nécessaire au fonctionnement quotidien de l’entreprise : inventaire, comptes clients, comptes fournisseurs, etc. Lorsqu’une entreprise croît, elle a souvent besoin de plus de fonds de roulement. Comme les dépenses en capital, les variations du fonds de roulement influencent le FTD : une hausse réduit le FTD, une baisse l’augmente. Les données sur les dépenses en capital et le fonds de roulement figurent dans les états financiers de l’entreprise.
L’analyse par actualisation des flux n’est fiable que dans la mesure où le sont ses données d’entrée. La recherche est donc cruciale. Les personnes plus aguerries y consacrent beaucoup de temps pour que leurs prévisions et leurs hypothèses reposent sur des faits et restent aussi raisonnables que possible.
La durée de la période de prévision est tout aussi essentielle. Idéalement, on vise un horizon de cinq à dix ans, ce qui est assez long pour saisir une croissance significative, mais pas au point de transformer les hypothèses en pures suppositions.
Comment construire un modèle d’actualisation des flux
Une fois que vous avez réuni les données nécessaires, vous pouvez commencer à bâtir votre modèle. L’idée est de projeter les flux de trésorerie que l’entreprise pourrait générer dans les prochaines années, puis de les actualiser afin de connaître leur valeur aujourd’hui. C’est ce qui permet d’estimer la valeur réelle de l’entreprise.
Étape 1 : Projeter les futurs flux de trésorerie disponibles
Servez-vous de vos prévisions de revenus, de marges bénéficiaires et d’impôts pour estimer les flux de trésorerie de l’entreprise pour chaque année de votre période de prévision (cinq à dix ans). Ensuite, soustrayez les dépenses en capital et les variations du fonds de roulement afin de calculer le FTD pour chaque année.
Étape 2 : Estimer la valeur terminale
L’entreprise ne cesse pas d’exister une fois votre période de prévision terminée. Elle devrait continuer à générer des flux de trésorerie bien au-delà de cet horizon. C’est là qu’on doit parler de valeur terminale.
La valeur terminale correspond à l’ensemble des flux de trésorerie que l’entreprise devrait produire après la période de prévision, c’est-à-dire sa valeur à long terme. Comme la plupart des entreprises poursuivent leurs activités pendant de nombreuses années, cette composante représente souvent entre 60 % et 80 % de la valeur totale issue du modèle d’actualisation des flux. De petites variations dans vos hypothèses peuvent donc modifier considérablement la valorisation finale de l’entreprise.
Il y a deux façons d’estimer la valeur terminale :
La méthode de croissance perpétuelle, qui suppose que l’entreprise poursuive indéfiniment une croissance modeste et constante.
La méthode des multiples de sortie, qui repose sur l’idée que l’entreprise pourrait être valorisée selon un multiple d’un indicateur financier (généralement le BAIIDA, soit le bénéfice avant intérêts, impôts et dotations aux amortissements), en se basant sur la façon dont des entreprises comparables sont évaluées.
Étape 3 : Actualiser tous les flux à aujourd’hui
Rappelons-le : l’analyse par actualisation des flux part du principe que l’argent reçu dans le futur vaut moins que l’argent que vous avez en main aujourd’hui. Pour tenir compte de cet écart, on utilise un taux d’actualisation, qui permet de convertir les flux de trésorerie futurs en valeur actuelle.
Pour les gens qui débutent, le taux d’actualisation correspond souvent au rendement auquel on s’attend d’un placement présentant un niveau de risque comparable dans le même secteur. C’est souvent le point de départ le plus simple pour utiliser la méthode d’actualisation des flux.
Les personnes plus expérimentées calculent généralement le taux d’actualisation à l’aide de méthodes comme le coût moyen pondéré du capital (CMPC) ou le modèle d’évaluation des actifs financiers (MEDAF).
Le CMPC représente le coût moyen de financement d’une entreprise. Il combine le coût de sa dette (comme les prêts ou les obligations, en tenant compte des impôts) et le rendement que les actionnaires s’attendent à obtenir, puis pondère ces deux composantes selon la proportion de dettes et de capitaux propres dans son financement. C’est le taux de rendement global que l’entreprise doit générer pour satisfaire à la fois ses prêteurs et ses investisseurs.
Le MEDAF se concentre uniquement sur le rendement des actions. Il estime le rendement auquel les actionnaires s’attendent en fonction du niveau de risque du titre comparé à celui du marché dans son ensemble. Autrement dit, il indique le rendement attendu en échange du risque associé à une action donnée.
Une fois que vous avez établi un taux d’actualisation, vous pouvez convertir chacun des flux de trésorerie futurs en valeur actuelle. Vous voyez ainsi combien ces montants futurs valent en dollars d’aujourd’hui.
Prenons un exemple très simple. Supposons que votre modèle d’actualisation estime que l’entreprise ciblée générera 110 millions de dollars en FTD l’an prochain et que vous utilisez un taux d’actualisation de 10 %. Ces 110 millions attendus dans un an valent donc environ 100 millions aujourd’hui.
Étape 4 : Additionner les valeurs actualisées
Une fois que vous avez actualisé tous les flux de trésorerie futurs et la valeur terminale, vous pouvez les additionner. Le résultat correspond à la valeur intrinsèque estimée de l’entreprise, c’est-à-dire ce qu’elle vaudrait aujourd’hui selon vos projections.
Voici un exemple. À l’étape 3, nous avons établi que le flux de trésorerie disponible prévu pour l’an prochain avait une valeur actualisée d’environ 100 millions de dollars. Supposons maintenant que votre modèle d’actualisation projette les flux de trésorerie des cinq prochaines années. Une fois actualisés, ces flux représentent au total 400 millions de dollars. Si on ajoute la valeur terminale actualisée, disons 800 millions, on obtient une valeur intrinsèque de 1,2 milliard de dollars.
Ce montant représente votre estimation de la valeur actuelle de l’entreprise, que vous pourrez comparer à son prix de marché afin d’évaluer si le titre semble sous-évalué ou surévalué.
Comprendre les résultats d’une analyse par actualisation des flux
Une analyse par actualisation des flux mène à un seul chiffre : la valeur intrinsèque estimée de l’entreprise aujourd’hui. Le mot important ici, c’est estimée. Il ne s’agit pas d’une mesure exacte; elle dépend directement des hypothèses et des prévisions que vous avez formulées.
Voilà pourquoi, avec un peu d’expérience, on préfère établir une fourchette de valorisation plutôt que de s’appuyer sur un seul chiffre.
Il existe plusieurs façons d’établir une fourchette de valorisation :
Ajuster légèrement la croissance des revenus. Même une petite variation dans vos prévisions de croissance peut avoir un effet important sur les flux de trésorerie projetés. Testez différents taux pour voir comment la valorisation finale évolue.
Explorer différentes hypothèses de marges. De petites variations dans vos hypothèses de marges peuvent elles aussi modifier considérablement le résultat final. En ajustant légèrement ces marges à la hausse ou à la baisse, vous pouvez tracer des scénarios optimistes et pessimistes, utiles pour établir une fourchette de valorisation.
Essayer un taux d’actualisation plus haut ou plus bas. Le taux d’actualisation reflète à la fois la valeur temporelle de l’argent et le risque. En testant une plage de taux raisonnables (sans aller dans les extrêmes), vous pouvez voir comment ces facteurs influencent la valeur actualisée de l’entreprise.
Construire un scénario haussier, un scénario de base et un scénario baissier. En combinant différentes prévisions et différents taux d’actualisation, vous pouvez modéliser des scénarios de marché optimiste, réaliste et pessimiste. Cela permet de mieux cerner jusqu’où la valeur de l’entreprise pourrait monter ou descendre, ainsi que ce qui semble le plus probable.
Le fait d’ajuster vos hypothèses pour observer l’effet sur votre modèle peut aussi révéler un signal d’alarme. Si de légers changements entraînent de grands écarts de valorisation, c’est peut-être signe que l’entreprise est difficile à évaluer correctement et qu’il vaut mieux redoubler de prudence.
Avantages et limites de l’actualisation des flux
Aucune méthode d’analyse de placement n’est parfaite, et l’actualisation des flux n’y échappe pas. Elle offre une estimation détaillée et structurée de la valeur intrinsèque d’une entreprise, mais s’appuie en grande partie sur vos hypothèses. La qualité du résultat dépend donc entièrement de la qualité des données et des paramètres que vous fournissez, ce qui met une bonne dose de pression pour que ces hypothèses soient solides.
Avantages de l’actualisation des flux
Elle est tournée vers l’avenir. Contrairement à d’autres méthodes d’évaluation qui reposent surtout sur la performance passée, l’actualisation des flux prend en compte la performance future probable, ce qui aide à prendre des décisions basées sur ce que l’entreprise est susceptible de générer plus tard.
Elle met l’accent sur la réalité financière de l’entreprise. L’actualisation des flux s’appuie sur des données financières concrètes (comme les revenus, les marges et le FTD) plutôt que sur le climat du marché ou les variations du cours de l’action. L’approche reste ainsi ancrée dans les faits et évite de se laisser influencer par l’engouement ou la panique du marché.
Elle permet de tester différents scénarios. Le fait de pouvoir modifier les paramètres pour établir une fourchette d’estimations offre une lecture plus nuancée de la valeur d’une entreprise.
Limites de l’actualisation des flux
Ce n’est pas la méthode idéale pour les entreprises jeunes ou imprévisibles. Les entreprises émergentes ou aux flux de trésorerie irréguliers ou volatils rendent presque impossibles les prévisions fiables, ce qui limite fortement la pertinence des estimations obtenues avec l’actualisation des flux.
La valeur terminale pèse souvent très lourd dans le résultat. Comme elle peut représenter de 60 % à 80 % de la valorisation totale, même de petits ajustements dans les paramètres utilisés pour la calculer peuvent modifier considérablement l’estimation finale.
Le résultat peut varier grandement selon vos hypothèses, même si la méthode est rigoureuse. Bien que l’actualisation des flux exige des calculs méthodiques, le chiffre final demeure une estimation, largement fondée sur vos propres prévisions. C’est un outil pour éclairer vos décisions, pas une garantie de valeur.
Bonnes pratiques pour utiliser l’actualisation des flux
Garder des hypothèses cohérentes. Assurez-vous que vos hypothèses de croissance des revenus, de marges et de taux d’actualisation s’alignent entre elles et concordent avec l’historique et les états financiers de l’entreprise.
Éviter les prévisions de croissance trop ambitieuses. Appuyez-vous sur des projections réalistes fondées sur la performance passée et les normes du secteur. Des prévisions trop optimistes risquent de gonfler la valorisation et de mener à de mauvaises décisions de placement.
Mettre à jour vos données lorsque de nouvelles informations sont disponibles. Ajustez vos hypothèses dès que l’entreprise publie de nouveaux états financiers ou que les conditions du marché évoluent, afin de garder un modèle aussi juste que possible.
Travailler avec une fourchette de résultats. Produisez une fourchette plutôt qu’un seul chiffre pour tenir compte de l’incertitude et de la possibilité que certaines hypothèses soient inadéquates.
L’actualisation des flux ne donne jamais de prédiction parfaite de la valeur d’une entreprise. Il s’agit plutôt d’un cadre d’analyse qui aide à comprendre ce qui influence la valeur d’une société aujourd’hui et ce qui pourrait la faire évoluer à l’avenir, afin de déterminer si cette valeur vous inspire suffisamment confiance pour investir. La méthode est particulièrement utile lorsqu’on la combine à d’autres outils d’analyse et de valorisation, comme l’analyse fondamentale, l’analyse sectorielle et les principaux ratios.


