Le parent hélicoptère, une réponse à l’inégalité des revenus

Mattias Doepke est économiste et coauteur de Love, Money, and Parenting, un livre sur l’influence de l’économie sur la façon dont nous élevons les enfants — et sur les répercussions psychologiques de tout cela. Questions simples à une personne brillante.

Comment un économiste en vient-il à étudier les parents hélicoptères?

Au départ, le champ d’intérêt du domaine de l’économie était limité : les entreprises, les travailleurs, les entrepreneurs, la macroéconomie et les raisons qui expliquent qu’une société est riche ou pauvre. Au fil du temps, on a réalisé que pour comprendre l’économie, il faut étudier la façon dont les gens prennent des décisions et les contraintes qu’ils subissent. Nous voulions donc étudier l’influence des conditions économiques sur les choix d’éducation parentale. Rendent-elles les gens plus restrictifs ou permissifs? Les parents donnent-ils plus ou moins de liberté à leurs enfants? Ce genre de questions.

Votre collègue, Fabrizio Zilibotti, et vous avez tous deux de jeunes enfants. Est-ce que cela a attisé votre curiosité envers ce sujet?

Oui, nous avons tous deux noté l’écart marqué entre la façon dont nos parents nous ont élevés et celle dont nous élevons nos enfants. Mon enfance a été très détendue. J’ai grandi sur une ferme en Allemagne et j’avais beaucoup de liberté. L’école terminait à midi ou 13 h et nous rentrions à la maison pour le lunch. Le reste de la journée était libre, il n’y avait pas d’horaire. Je pouvais aller chez des amis ou jouer au soccer, je faisais ce que je voulais jusqu’au souper. Mes parents étaient très peu stressés par l’école. Ils ne vérifiaient pas si j’avais fait mes devoirs. En fait, je ne faisais pas vraiment de devoirs et je n’étudiais pas avant les examens. Mes parents avaient bien une ou deux rencontres par année à l’école, mais c’était très différent de ce qu’on voit États-Unis, où j’élève mes enfants.  

Est-ce que le style d’éducation des parents est toujours aussi détendu, en Allemagne?

Nous passons les étés en Allemagne et ce que je vois ressemble encore beaucoup à mon enfance. Les enfants vont dehors seuls, ils marchent dans le village et passent chez leurs amis à l’improviste. La notion voulant que les enfants aient plus de liberté existe encore.

Avez-vous trouvé d’autres pays aussi permissifs?

C’est encore plus poussé en Suède. Lorsque Fabrizio et moi avons commencé à travailler ensemble, sa famille y vivait, donc j’y passais un mois par année. Les Suédois croient fermement que les enfants ne devraient pas être trop poussés et que l’apprentissage formel devrait commencer le plus tard possible. On ne penserait jamais à apprendre à un enfant à lire à quatre ans; on vous dirait que c’est cruel! Les enfants commencent l’école à sept ans, et n’ont pas de bulletins jusqu’à treize ans. Fabrizio a inscrit sa fille à des cours de piano quand elle avait cinq ans. Ses amis suédois ont trouvé très curieux de mettre cette pression sur un enfant. Quand elle a eu six ans, ses parents la trouvaient prête à commencer l’école. La professeure leur a dit que c’était possible, mais qu’elle ne recommanderait jamais de faire cela à un enfant.

Wow! Et quels pays ressemblent davantage aux États-Unis?

Du côté plus restrictif du spectre, on a le Royaume-Uni, la Chine, la Russie, la Turquie. C’est là qu’on retrouve les styles d’éducation les plus intensifs.

Comment mesurez-vous les styles d’éducation?

Nous nous basons d’abord sur le World Values Survey, une étude mondiale sur les valeurs menée dans environ 50 pays depuis le début des années 1980. Cette étude porte sur une grande variété d’enjeux — politiques, moraux, religieux, sexuels, etc. Cela nous indique les opinions d’un vaste échantillon de gens. Les répondants doivent notamment sélectionner les valeurs qu’ils croient importantes à inculquer aux enfants, comme le travail, l’obéissance ou l’imagination. Nous utilisons leurs réponses pour associer chaque répondant à un style d’éducation parentale. Par exemple, les gens qui considèrent vraiment important que les enfants s’appliquent et travaillent fort à l’école ont un style parental plus intensif.

Est-ce que d’autres sources confirment ces résultats?

Oui. Nous utilisons aussi des études sur l’utilisation du temps, où l’on demande aux gens ce qui occupe leurs journées. Par exemple, nous mesurons combien de temps les gens passent avec leurs enfants. Sont-ils toujours avec eux ou leur laissent-ils beaucoup d’espace? Nous pouvons aussi nous pencher sur la durée d’activités précises, comme le nombre d’heures passées à aider les enfants à faire leurs devoirs. Ces résultats soutiennent aussi fortement ceux du World Values Survey.

Une fois que vous constatez ces différences, comment faites-vous pour déterminer leurs causes?

Notre point de départ est tout simple : tous les parents veulent que leurs enfants soient heureux, et s’ils ne les laissent pas faire tout ce qu’ils veulent, c’est parce qu’ils croient qu’il y a mieux pour eux. Nous savons aussi, par expérience et par nos recherches, que le principal conflit entre parents et enfants oppose le présent et le futur : soit ils jouent aux jeux vidéo maintenant, soit ils font leurs devoirs pour se préparer à l’avenir. Nous avons découvert une forte corrélation entre un style de parentalité plus intensif et les pays affichant une grande disparité salariale. Dans un environnement inégal, les parents considèrent qu’il est important de pousser leurs enfants pour qu’ils aillent plus loin.

Pouvez-vous donner un exemple?

Les disparités salariales sont très prononcées aux États-Unis, en comparaison avec le reste du monde, et les deux tiers des répondants américains au World Values Survey affirment qu’il est important que les enfants apprennent à travailler fort. En Chine, où la disparité salariale est encore plus importante, ce pourcentage monte à environ 90 %. En Suède, où l’inégalité des revenus est moindre, seulement 10 % des gens croient que le travail acharné est une valeur importante à inculquer aux enfants. La vaste majorité croit en fait que c’est fou, et qu’il est préférable que les enfants soient libres et indépendants et qu’ils développent leur imagination.

Qu’arrive-t-il dans un pays où les inégalités sont si importantes que même le travail ne change presque rien?

La dynamique sera différente. Si vous pensez à une société ayant peu de mobilité sociale, comme c’était le cas en Inde, rien n’incite la plupart des parents à pousser leurs enfants à travailler et étudier, car de toute façon, il n’y a pas moyen de monter ou de descendre dans l’échelle sociale.

Élevez-vous vos enfants de la même manière libre que vos parents vous ont élevé?

Je pensais que je ferais comme mes parents, mais les choses se sont avérées bien différentes. Où ma femme et moi vivons, à Evanston, en Illinois, nous ne pouvons même pas laisser nos enfants marcher seuls jusqu’au parc. Personne ne fait cela. Si on le faisait, quelqu’un appellerait sûrement la police. Selon la loi, les enfants doivent avoir 14 ans pour se promener seuls. J’aimerais pouvoir être moins restrictif, mais nous devons nous adapter à notre environnement.

Est-ce qu’un style d’éducation restrictif a des avantages pour les enfants, ou est-ce que ça satisfait seulement les parents nerveux?

Les données indiquent que les parents plus restrictifs obtiennent beaucoup des résultats espérés. Par exemple, si vous regardez l’impact sur les notes, les résultats aux examens, les chances d’obtenir un diplôme universitaire… toutes ces variables s’améliorent lorsque les parents ont un style plus intensif, voire autoritaire.

Quels sont les effets négatifs?

Un style parental plus détendu apporte d’autres avantages : l’enfant développera ses propres intérêts et trouvera ce qui le passionne vraiment. On n’a pas vraiment cette option dans un endroit comme les États-Unis.

Donc il n’y a pas de gain sans perte : si l’on passe plus de temps à pousser nos enfants académiquement, ils n’auront pas autant de temps pour se développer autrement.

Exactement. Évidemment, nous n’affirmons pas qu’il est inutile d’étudier les maths. Mais si vous vous concentrez uniquement sur les notes, vous vous battez pour un rang social artificiel, en quelque sorte. Cela a beaucoup de sens dans une société qui accorde beaucoup de valeur au rang social, mais ça entraîne sa part d’inconvénients.

Pouvez-vous mesurer les inconvénients aussi précisément que les avantages?

Des études pointent vers une corrélation entre un style parental plus pressurisant et des risques plus élevés de dépression et de suicide. Ce stress semble donc avoir des conséquences négatives sur la santé mentale.

Comment peut-on donner aux enfants l’occasion de travailler dur et d’avancer dans la vie, sans inciter les parents à les faire travailler trop fort?

L’essentiel, c’est d’offrir un système d’éducation égalitaire. S’il y a de bonnes et de mauvaises écoles, on veut absolument que nos enfants entrent dans les bonnes. Mais si tous les enfants ont accès à une éducation de qualité, les parents s’inquiètent moins de l’avenir de leurs enfants. Les pays ayant une culture parentale plus détendue ont aussi accès à des services de garde et de prématernelle abordables. Il est donc essentiel d’investir dans l’éducation à la petite enfance. Si l’on veut influencer les choix d’éducation parentale, il faut changer l’environnement économique auquel réagissent les parents.

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Tranches de vie financière

"Jusqu’à l’âge de 44 ans, je n’ai jamais eu de compte d’épargne. Je ne m’en vante pas, c’est la triste réalité. J’étais toujours dans le rouge. Je devais toujours de l’argent à quelqu’un. J’étais aussi égoïste et totalement irresponsable."

Anthony Bourdain

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